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Né à Sabadell (Catalogne) en juillet 1948. Il écrit poésie depuis 1964. 
Il a publié quinze livres de poésie et collabore régulièrement dans la presse en général et dans des revues littéraires.
Il a traduit au Catalan René Char, Claude Beausoleil, Nicole Brossard, Danielle Collobert, Christian Bobin et Alphonse Rabbe.
Il a dirigé entre 1970 et 1974 Sala Tres, un espace dédié à l’Art Contemporain.
Il a dirigé Les edicions dels dies (1980 - 1986) et en 1989 il crée et dirige, jusqu’à présent, Cafè Central —une autre maison d’édition au service de la poésie.



De La lenteur, la durée
traduit du Catalan par Mireia Porta i Arnau


Giorgione

La main tremblotante il tâte
le gris qui affleure sur ses tempes :
il a du mal à se reconnaître
dans ce visage flétri
–des cernes sous les yeux
et le regard comme arrêté
sur des jours révolus–
que le miroir dédouble, infatigable.

Les souvenirs, soudainement, retentissent
comme des pas irréguliers dans une nef vide.
Un ancien désir lui revient. Un arbre
semble naître dans son intérieur,
et il sent étaler son puissant ramage
au-delà de lui même :
corps, peaux jeunes, lèvres...
Bribes d’amour
que les oiseaux du temps
            picorent.



II

Le vent à peine s’il secoue
les peupliers du ruisseau. On dirait
que le temps s’est arrêté, le battement
continu de la vie, la mémoire
des paroles.
La nouvelle
journée se lève, et petit à petit
se déploie un drap de lumière
qui retourne le souffle au monde :
ce silence insupportable,
cette quête sans réponse.



Rome

J’aurais dû me lever pour allumer
la lampe, avant que la pénombre
n’ait envahi la pièce : il s’est fait tard
tout en lisant les élégies de Goethe,
le rêve du vœu pur d’éternité,
l’amour débridé qui revient chaque soir,
l’or des jours retrouvé en fin d’été.
Entre les fentes de la persienne
je perçois un paysage peuplé de statues,
de galeries par où transite
             l’esprit du temps.
Maintenant je comprends le marbre ; je réfléchis et je compare.



La lenteur, la durée

Alors tu partirais de Greifswald, à pied :
les tours de Saint-Nicolas et de Saint-Jacques
voilées derrière une housse bleue, lente ; le soleil blafard
de la Poméranie ; la lumière malade de midi
éparpillée par les prairies fraîchement fauchées ;
l’odeur de foin ; le poussiéreux vent du Baltique.
(Ce paysage intérieur qui a été peint
rien que pour toi, la nature –maintenant–
te le rendrait, reproduit mentalement.)
Tu marcherais le long de l’étroite lande, loin des villages,
tu éviterais trop de contact avec les gens. Assis
entre des touffes de pervenches jaillies du sable blanc,
tu repenserais une strophe d’Scardanelli.

La lenteur, la durée. La recherche.
Tu habiterais la paix de la vie étendue.


Tu espérerais sans rien espérer – ou le néant.



V

Observe, médite avant de faire.
Pas tellement sur l’action mais
sur l’essence même de l’écriture.

Tais-toi –goûte le silence– pour dire.

De la branche tu apprends la sérénité.

Jusqu’à devenir toi même (la) branche.



VI

Midi extrême :
bruissement de silences.
Derrière la haie de cyprès
la maison vide.



VII  

Après la pluie
pas de raison, pas d’action.
Rien que le trait éphémère
d’une écriture
qui imite le silence.



VIII

Comme de l’or qui se répand, la lumière
transporte l’air désert
du crépuscule, pouls de souvenirs. Tu écoutes
les silences de Webern, la pure
voix de l’absent. Avec un crayon de pointe
fine tu veux retenir celui-ci maintenant
qu’il te semble éternel, tu essaies
d’habiter des endroits que les mots
ont déjà abandonné.
Et ne voulant suivre aucun chemin
petit à petit tu en perces un de nouveau.



IX

Des martinets fêlent le silence,
cet air transparent
de l’été qui se pare.

Quiétude ineffable.

Il n’y a plus rien
qui soit à toi
        –nulle part–
sauf ce dévoiler (toi-même)
quel moi as-tu été
parmi tous ces mois
que tu croyais être.



X

Dénude-toi : éveillé tu comprendras
la lumière, l’abstrait, cette
écriture –pain de faim–,
l’extrême savoir.

Tandis que le néant
est encore le nom du néant.



XI

ce silence
qui n’est même plus parole

ce poème
qui est un non-dit

ce même pas néant


XII

si le vent ni même le vent ne déplace

si tout est bien rien

si le minimum commence à être excès




De Haute-Provence
traduit du Catalan par François-Michel Durazzo



la vérité sans maison

itinéraire de la conscience – cette écriture

dire la difficulté d’être – de l’être
écrire le conflit d’écrire
exiler toute tentation de mimesis

seul – le mot nu qui dit le silence
écrêter le poème – à peine

se dessaisir – désapprendre
chercher l’essentiel de l'essence

renoncer à la clarté pour être diaphane
comprendre que la profondeur réside à la surface

ne pas faire le poème car le poème est là
ne pas dire la lumière pour que la lumière existe

l’immobilité – pour faire tout cela

créer une langue autonome – intraduisible
chercher des confluences – éviter les influences

la lenteur – la durée
le mot – le vide

dans le grand silence de la forêt – dans la lumière blanche de la pierre



I

Le son des heures percutant
le silence blanc du papier.

Pure interrogation
sans réplique possible.



II

Midi ardent : molle
volée de cloches, pluie
de bourgeons d’acacia.

Seule l’invisible lumière
rend visible le monde.



III

Décrire la langueur de l'après-midi,
l'obscur abîme de la peur,

dire la solitude que voile le monde,

les eaux
amères de l'origine.



IV

Imperceptible bourdonnement
d’insectes sur le sable
des yeuses.
Comment retenir
cette musique de l’âme ?



V

Le silence dévorant de la parole
et l’ombre silencieuse de l’absent :

langues de feu, rumeur
de l’air dans l’air.

Le voile du temps
se déchire.



VI

Chemin solitaire de lavande
et de romarin fanés :

la paroi capture le reflet
du silence, le lierre évoque
la possibilité du mot.

Froide
lumière de lune.



VII

Nuit de la Saint-Laurent
en avril : comme une étoile
errante
le poème.



VIII

Le dire
c’est peu à peu approcher
la limite.

Il y a des mots, mais,
pour dire l’absent ?



IX

Aucun mot ne peut dire le silence :
le parfaire, à peine.

Écoute
sa voix indéchiffrable.



X

Abyssal itinéraire vers
l’origine du néant :
essaie de le parcourir.

Jusqu’où meurt toute chose.



XI

La lumière s’arrête au-dessus
du roncier :
elle bourdonne.

L’ombre
redouble le silence
de l’absent.

Tant de nuit,

cette attente
sans attente.

Ce vivre
qui s’écoule
et se dévore.



XXI

Le poème t’habite
depuis toujours.

Tu l’écris
tu le vides de mots

pour loger le silence.



XXII

Musique du poème
musique de l'idée.

Un poème est toute
l’œuvre :
ton œuvre
qu’écrivent
tous les je
qu’il y a en toi.



XXIII

Que le poème soit
un peu ta révélation, un éclair
qui aveugle l’instant :
juste
pour percevoir l’absent.

Obscurité, immobilité : futur antérieur.

Rien ne sera plus comme avant :
cet imperceptible changement.

Un feu intérieur te dévore :
la soif de devenir l’autre
d’être l’autre.



XXVII

Le trait et son ombre.
En extraire l’ombre :
le poème, l’exil.



XXVIII

Ce silence :
ombre épaisse, miroir sans fond,
forme pure et sans forme.

Ce mourir
en vivant.

Cette détresse.



Newgrange

Des signes pierre            disent
l’au-delà sans le dire

le tumulus cache un rayon de lumière
qui une fois par an

                  un instant
rend visible l’intérieur

les âmes qui habitent
la mémoire des (a)dieux

seule la chambre de la mort
peut accueillir la lumière

seule la lumière peut dire le monde
le parfaire chaque jour

comme en proie à un désir extrême :

inexprimable













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